2019/06/17

Costume historique - la jupe de randonnée 1895

Oui oui, vous avez bien lu, une jupe de randonnée ! Pour aller se balader dans la montagne à la manière des années 1890.
Jupe de randonnée 1895
En théorie ça passerait même pour grimper sur de gros cailloux, en théorie. Sauf que moi je ne fais pas ce genre de trucs vertigineux, je me contente des sentiers à peu près carrossables !
Lucy Smith et Pauline Rankenembres, membres du Ladies Scottisch Climbing Club, 1908
via la National Library of Scottland

La montagne, nouvelle zone de loisir

Pratique très marginale au début du XIXème siècle, la randonnée et l'alpinisme gagnent en popularité au fil des décennies. A la fin du siècle, ils sont devenues une pratique de loisir assez courante pour que les magazines de mode se penchent dessus.

Je serais bien contente de trouver la source exacte de cette image - malheureusement introuvable sur le site de Marquise.de - les manches la situent vers 1895.
Gravure de 1905 - Tygodnik mód i powieści, magazine de mode polonais
On en retrouve aussi de nombreuses traces en photos - les images de femmes traversant des crevasses sur la Mer de Glace sont bien connues.
Whyte Museum of the Canadian Rockies
Un jour on retrouvera la source des images de Pinterest...
Ca reste un truc d'élites qui ont les moyens de partir en vacances, de se payer l'équipement - et quand on part un peu dans les hauteurs, les guides.
Thyra du Danemark en tenue de randonnée (années 1880)... pas vraiment du pécore.
La femme grimpe le plus souvent en jupe - l'usage des bloomers ou du pantalon fait encore pas mal hausser les sourcils, même pour gravir des sommets.
Fay Fuller, première alpiniste femme à gravir le Mont Rainier en 1890... en bloomers, ce qui lui valut de vives critiques
En 1895, Annie Peck gravit le Matterhorn en pantalons... et on se demande s'il faut l'arrêter pour lesdits pantalons.
May Kinsey en pleine ascension d'un mur de glace. En jupe et chapeau.
Combo ultime des fanfreluches 1905 (à la louche) et des lunettes de glacier
Dans ma collection de magazines de mode, les tenues sont étiquettées "costume de touriste" ou "tenue pour excursion à pied". On retrouve le grand bâton de marche, et une jupe relativement simple.
Costume de touriste 1897
La Mode Illustrée, 6 juin 1897

Fait intéressant, la légende précise que ce costume-ci est "avec pantalon". Un pantalon qui se porte donc dessous et est entièrement dissimulé par la jupe. Une autre gravure présente une seconde jupe, plus courte, sous la première - je ne suis pas sûre qu'il soit totalement nécessaire de rajouter une épaisseur pour mon propre costume, vu que je suis sensiblement moins aventureuse que les dames représentées plus haut.
Costume de touriste 1893
La Mode Illustrée, 18 juin 1898
Celui-ci ne mentionne pas de pantalon, mais la tenue est similaire. Une jupe, une blouse (je vous renvoie à mon article sur les blouses et leur usage dans les tenues de sport), et par-dessus une veste, ou une cape - avec des bretelles croisées sur les devant du corps qui permettent de l'enlever sans avoir à le porter, malin !
1895-05-19-excursion
La Mode Illustrée, 19 mai 1895 - Tenue d'excursion à pied
Sur les différentes gravures, la jupe est relevée devant par des pattes boutonnées - comme ça, on peut la porter plus longue, et donc faire moins "négligée" quand on sort de la pampa.

Patronner une jupe 1895

Je voulais profiter de ce projet pour améliorer mon travail sur les jupes de la période (un petit flash-back pour la comparaison). J'ai donc repris entièrement le patron. J'ai travaillé avec un manuel de coupe de 1895 - pas un patron tout prêt, donc, mais un diagramme et des explications sur comment le mettre à ma taille.
Le manuel est trouvable gratuitement en ligne - et aussi disponible en version papier si vous trouvez ça plus facile à parcourir.
Le diagramme propose différentes ampleurs de jupe - je suis partie sur l'une des plus étroites. J'étais un poil ric-rac niveau tissu, et il me semble logique de ne pas trop s'encombrer pour aller crapahuter dans la verte.
A l'atelier
Même avec une ampleur "réduite", il m'a quand même fallu une bonne surface de papier (et de sol !) pour tracer le patron.
Le diagramme se vase sur le tour de taille et la longueur souhaitée, et on ajuste ensuite la jupe avec des pinces à la ceinture. Le processus a été remarquablement simple et fluide, et je n'ai même pas fait de toile !

Coudre la jupe

Niveau tissus, j'ai opté pour des choses qui se lavent facilement (parce que la boue, les photoshoots, et la machine à laver moderne). L'extérieur est un polyester qui fait semblant d'être un lainage un peu épais, et la doublure un taffetas polyester aussi. En mai 1894, La Mode Illustrée recommande pour les doublures le "taffetas léger", la "brésilienne" ou "l'austria" - qui est apparemment un tissu mi-soie, mi-coton. Dans Patterns of Fashion, on trouve du bougran, carrément.
Jupe de randonnée 1895
Oui, je me suis fait plaisir avec une doublure contrastante) - et je n'ai pas de photos de la construction mais vous pouvez voir la vidéo ici.
Dans le bas, la jupe est renforcée d'une triplure pour soutenir l'ampleur.
"Il est indispensable de soutenir le bas des jupes au moyen d'une doublure raide.Parmi les nombreux tissus spécialement destinés à cet usage, c'est el vrai crin qui présente le plus d'avantages, en raison de sa légèreté, de sa souplesse, de sa solidité ; mais il a le défaut d'être assez cher. On peut le remplacer par de la fibre-chamois, de l'imitation de crin, de la toile caoutchouc, ou simplement, de la mousseline raide. [...] La hauteur accordée à cette doublure raide peut varier de 25 à 40 centimètres; elle sera d'autant plus réduite que l'étoffe de la robe aura plus de soutien par elle-même; très souvent, on lui donne plus de hauteur aux lés de derrières qu'aux lés de devant.
Quand la robe est suffisamment épaisse, on interpose le tissu raide entre la doublure et l'étoffe, et cette préparation  se fait alors avant que la jupe soit assemblée."
La Mode Illustrée
, 4 juillet 1897
J'ai mal suivi les conseils, et ma triplure (de crin synthétique, c'était ce que j'avais de lavable en stock) est fixée à points invisibles au tissu rouge et non pas à la doublure. Oups.
Détail intéressant, le même texte demande de tailler les bandes de triplure en forme en suivant le grain des pièces de la jupe... mais on trouve aussi (dans Patterns of Fashion 2, notamment) des bandes de crin ou de tarlatane coupées dans le droit fil et plissées pour suivre la courbure de la jupe.
Au bas de la jupe, j'ai choisi de mettre un gros-grain de la même couleur que le tissu extérieur.
"Il est indispensable de poser dans le bas de jupes, quelles qu'elles soient, une bordure qui empêche l'étoffe de se couper. Selon le degré d'élégance de la robe, on pourra mettre au choix : un lacet plat, [...] une ganse balayeuse*, [...] une grosse ganse de coton recouverte avec l'étoffe même de la robe, [...] un petit biais pris dans l'étoffe de la robe, [...]"
La Mode Illustrée
, 4 juillet 1897
*sorte de lacet de laine pourvu d'une frange sur un bord
On peut les poser en les laissant légèrement dépasser, en formant une petite fronce pour certains. Pour ma part j'ai choisi la solution qui me semblait la plus sobre, la moins susceptible de s'accrocher dans les herbes, et la plus protectrice : un gros-grain posé à cheval sur le bord. Le jour où il s'use, il n'y a qu'à le changer, et la jupe n'aura pas souffert !
Gros-grain synthétique, car impossible de trouver un galon de laine dans la bonne couleur dans un délai raisonnable.
Finition jupe 1895
A l'intérieur de la doublure, j'ai aussi mis le petit volant qu'on retrouve très souvent sur les jupes de cette période (je renvoie là encore vers Janet Arnold et Nancy Bradfield). Les exemples d'époque sont simplement découpés en festons et laissés sans ourlets... mais les exemples d'époque sont fait dans des tissus différents du mien. J'ai préféré ourler les deux bords pour éviter qu'ils s'effilochent.
Jupe 1895
Autre détail pratique : les poches (dont on distingue le haut, faufilé sur le ruban de taille ici). Oui, les jupes des femmes victoriennes ont de poches. Et même de sacrément grandes poches : le texte déjà cité de La Mode Illustrée recommande des poches de 43 centimètres de long et 33 centimètres de large !
Jupe randonnée 1895
Elles sont prises dans la couture entre le dernier lé de côté et celui du dos, donc totalement invisibles.
Jupe 1895 fermeture
Invisible au milieu des plis du dos aussi, il y a la fermeture : une simple fente, avec une petite patte dessous, et quelques crochets pour tenir tout ça en place. De toute façon, il y a suffisamment de tissu par là pour qu'on ne risque pas d'apercevoir un bout de jupon !
Boutons jupe 1895
Enfin, un petit coup d'oeil sur les boutons. La patte comporte une boutonnière fonctionnelle, qui permet au besoin de relever plus ou moins la jupe sur le devant. Testé pour monter les escaliers, et approuvé - plus besoin de soulever élégamment la jupe pour ne pas trébucher dessus.
Jupe de randonnée Belle époque

A l'heure où je tape ces lignes, je suis en train de finir la seconde partie de la vidéo où je vous montre la construction de la jupe en question - elle devrait être en ligne dans la semaine. En attendant vous pouvez déjà regarder la première partie ici.
Je vous concocte à peu près une fois par mois un petit best of de choses jolies et intéressantes à voir, surtout ici et un peu ailleurs aussi. Pour le recevoir, c'est par là :

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