2016/04/14

La mariée était en blanc, deuxième partie

Suite aujourd'hui de mon article sur l'origine de la robe de mariée blanche. Dans le précédent post, je vous disais que la robe blanche n'est pas toujours synonyme de robe de mariée, et que la robe de mariée n'est pas toujours blanche dans l'Histoire du costume.
Robe de mariée victorienne blanche
Photo de mariée, milieu du XIXième siècle, George Eastman Museum
Quand et comment naît l'idée de la robe de mariée, forcément blanche ? C'est ce que nous allons voir aujourd'hui.
Les premiers à pouvoir se permettre une robe spécifiquement réalisée pour le mariage uniquement, ce sont ceux qui ont le plus de moyens et le plus de raisons d'en faire étalage. Pour commencer, penchons-nous sur les robes de mariées des grandes de ce monde...

Mariages princiers et drap d'argent

Les robes de mariée des princesses et des reines, jusqu'au milieu du XIXième (et celle de Marie-Antoinette comprise !) sont en blanc et or, ou (surtout) blanc et argent - et quand je dis or et argent, je parle bien de fils ou lamelles de vrai or et vrai argent ! Une mariée princière, ça porte littéralement une fortune sur le dos. La robe a une fonction protocolaire, il faut littéralement en mettre plein les yeux - à ses sujets, aux monarchies étrangères, etc.
(toujours Edwina Ehrman, The Wedding Dress, chap. 1 : "Silver & white, 1700-90")

Frances Montagu en tenue de demoiselle d'honneur pour le mariage de Son Altesse Royale la Princesse Anne, par Charles Jervas, 1734, collection privée, via Isabella Bradford.
Oui, c'est juste une robe de demoiselle d'honneur en plus !
La robe de la princesse Charlotte (mariée en 1816) est un des exemples conservés les plus marquants, dans le style bling-bling. Lamé d'argent sur tulle et fin tissu d'argent... avec quelques bijoux en diamant pour rajouter un poil de brilance. La description de la robe paraît à l'époque dans le magazine de mode La Belle Assemblée.
Robe de mariée de la Princesse charlotte, 1816
Robe de mariée de la Princesse de Galles Charlotte, 1816, conservée par Historic Royal Palaces
Pour les légèrement moins fortunés, la soie claire, et en particulier blanche, reste très chic : c'est fragile, ça se voit de loin en lumière basse, ça se tâche de peur à l'approche d'un hot-dog, c'est impossible à nettoyer... Le blanc, c'est une bonne façon de montrer qu'on a des sous à dépenser dans une tenue pas pratique du tout.

Alors, pourquoi Victoria était en blanc ?

Le mariage de la Reine Victoria, par Hayter,détaile
Le mariage de la Reine Victoria et du Prince Albert 10 fébrier 1840, par Georges Hayter, détail
Je cite Costumière Hystérique pour son excellente analyse des choix de victoria :
"Comme toujours avec les vêtements du pouvoir, et en particulier les robes de Victoria, il faut voir au delà de la simple beauté de l'objet pour comprendre sa signification politique. Cette robe est la quintessence de l'industrie textile anglaise de l'époque. Elle est littéralement une pub pour la production anglaise, dont le but est avant tout économique. La robe est en soie de Spitafields (pour lutter contre la concurrence des soieries lyonnaises), le col, les manches et le bas de la robe [...] étaient en dentelle de Honiton (concurrence de la dentelle belge et française) dont le design a été exécuté par le patron de la future Royal School of Art, à l'époque, la "Government School of Design" (faire la pub des arts décoratifs anglais au sens plus large). Tout cela, c'est Victoria qui l'a voulu, pas ses conseillers. Ses robes, avant la mort de son époux, était des instruments de propagande économique dont elle usait beaucoup."
La robe de mariée de Victoria
Robe de mariée de Victoria (sans une partie des dentelles qui la décoraient à l'origine), 1840, Museum of London
Leinomi Oakes de The Dreamstress va dans le même sens, et souligne que Victoria, déjà reine au moment du mariage, fait de la prospérité de l'Angleterre sa priorité. donc on choisir la dentelle de Honiton, mise à mal par l'arrivée des dentelles mécaniques, et on assortit à une soie anglaise elle aussi
J'avoue que l’argument romantique avancé par Edwina Ehrman (Victoria fait un mariage d’amour, elle épouse Albert comme une simple femme et non comme une reine - op. cit. p. 56)... me convainc moins comme raison principale de ce choix inhabituel. Surtout quand l'on voit que Victoria fit en sorte que toutes ses filles portent de la dentelle de Honiton à leur mariage...

Les monarchies se mettent à la robe de mariée blanche

Non seulement Victoria lance le concept de la robe blanche avec dentelle de Honiton (et la couronne de myrte et fleur d'oranger), mais elle enfonce le clou avec les robes de mariée de ses filles.
Robe de mariée de la Princesse Victoria
Mariage de la princesse royale Victoria, en 1858
Robe de la princelle Alice, en 1863
Autre mariage fortement médiatisé, celui de Napoléon III et Eugénie de Montijo en 1853. Eugénie opte elle aussi pour le blanc - elle aussi est connue pour avoir fait la promotion par ses choix vestimentaires de l'industrie textile française.
Robe de mariée de l'impératrice Eugenie
"L'Impératrice des Français dans sa robe de mariée", The Illustrated London News, 5 mars 1853
La robe de mariée d'Eugénie apparaît dans les journaux de mode européens, Madame Tussaud's crée même un groupe de figures représentant le mariage (Ehrman, op. cit., p. 72).

La diffusion d'une mode

Le mariage de Victoria est largement diffusé - gravures, descriptions... Les médias portent les détails de la tenue dans toute l'Angleterre et au-delà. D'ailleurs Victoria reportera des éléments de sa robe (voile et dentelles) pour d'autres occasions, voire toute la tenue pour le photographe.
Victoria et Albert... et quelques années de plus.
Les magazines de mode détaillent et commentent la tenue de la mariée (et son trousseau, et on produit en masse des gravure représentant la cérémonie et la robe. L'essor de la presse spécialisée dans la seconde moitié du XIXième siècle favorise la diffusion de la nouvelle tendance mariage et se fait prescriptrice :
"A Bride’s costume should be white, or some hue as close as possible to it. Fawn color, gray and lavender are entirely out of fashion."
The Etiquette of Courtship and Matrimony, 1865

"La tenue d'une mariée devrait être blanche, ou d'une teinte aussi proche que possible. Les couleurs fauves, grises et lavande sont complètement démodées"
Robe de mariée dans La Mode Illustrée
Toilettes de mariée, La Mode Illustrée, 23 janvier 1898

La robe de mariée blanche devient un objet de désir, un symbole de richesse, de succès, et de modernité. Elle est vite adoptée par la bourgeoisie qui émerge avec l'industrialisation.
En parallèle s'opère un changement dans les modes de consommation du vêtement - avec l'arrivée des grands magasins et du prêt-à-porter. Fabrication et consommation de (relative) masse rendent plus accessible la robe à usage unique. Les tenues présentées dans les magazines se font de plus en plus spécifique, jusqu’à distinguer plusieurs tenues pour le mariage : la robe de mariée elle-même, pour la cérémonie à l'Eglise, et la "toilette de contrat", qui est portée lors de la signature du contrat de mariage, réunion formelle entre les deux familles qui précède la cérémonie.
On n'oublie pas, bien sûr, des tenues spécifiques pour les demoiselles d'honneur, la mère de la mariée et la mère du marié.
Photo de mariage victorienne
Photographie de mariage, vers 1895, via The Cabinet Card Gallery
La robe de mariée est portée, et aussi montrée. Avec le développement de la photographie, se multiplient les "cartes de visite" (inventée en 1854), des portraits pris et tirés en série qu'on distribue (de manière plus ou moins large selon les personnes) autour de soi.
Planches de cartes de visite, BNF
Planche de cartes de visite de la Marquise d'Audiffret-Pasquier et son enfant, 1854, BNF
Les photographies se font en studio et sont ensuite collées sur de petits cartons portant la marque du photographe. Si ce mode de portrait est au début réservé aux plus riches, il se démocratise petit à petit, et même les moins aisés peuvent faire la dépense pour une occasion spéciale - comme le mariage.

Une règle et ses exceptions

A la fin du XIXème siècle, l'idée est bien ancrée que la robe de mariée idéale est blanche... pour celles qui en ont les moyens.
Les femmes des classes moins aisées peuvent rarement se permettre d'investir dans une robe à usage unique.
Carte de visite, photo de mariage victorienne
Photo de mariage, fin des année 1880, via Forgotten Faces and long ago Places
Pour celles dont la vie sociale justifie des toilettes un peu recherchées, le réemploi est la règle - on remodèle, on teint, ou on opte carrément pour une robe de mariée à transformation, avec un second corsage qui transforme par exemple une robe de mariée montante et à manches en robe de bal, décolletée et sans manches (cf. The Wedding Dress, p. 72).
Plus tard, la jupe de soie peut se faire jupon, ou la robe peut servir de transparent ou fond de robe - c'est-à-dire qu'elle est portée comme base sous une tenue d'un tissu transparent, gaze ou dentelle par exemple.
"C’est ainsi qu’une robe de bal défraîchie peut fort bien être utilisée pour les jupons du soir; étant nettoyée avec soin, ou même (si elle est blanche) teinte d’une couleur tendre, elle se transformera aisément en jupon de luxe; il suffira pour cela d'une garniture disposée avec goût, d'une dentelle, d'une ruche, arrivant à propos à dissimuler une couture malencontreuse, ou quelque tare d'un autre genre."
La Mode Illustrée, 31 mai 1896
Robe de mariée victorienne
Photographie de mariage, années 1880, via The Cabinet Card Gallery

Les femmes les moins aisées se contentent de se marier dans une robe (si possible) neuve qui sera leur tenue la plus élégante, leur robe "du dimanche" - qui peut aussi être un ensemble jupe + blouse, plus pratique et convenant mieux à une femme active.
Photo de mariage, 1919
Photo de mariage de famille, 1919.
Je n'ai pas en ma possession la photo complète, malheureusement, qui montre en bas une jupe en lainage sombre. Pour situer socialement, il s'agit d'un couple de métayers qui n'avaient pas deux chaises au moment de leur mariage. Malgré tout, ils ont investi dans un portrait de mariage, et la coupe de la tenue de la mariée est pile-poil à la mode.

Donc maintenant, si Belle-Maman vous sort que la robe de mariée c'est blanc etpiscétout, alors que vous vous voulez de la couleur, vous aurez les arguments pour lui expliquer que c'est une mode, à l'échelle de l'humanité, assez récente et pas vraiment universelle. Il suffira de lui partager cet article !
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2 commentaires:

  1. Ma grand-mère paternelle (aujourd'hui âgée de 93 ans) s'est mariée tardivement à l'âge de 26 ans, en fuchsia !

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    1. Comme quoi, les traditions, ce n'est pas si absolu qu'on aimerait nous le faire croire !

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