2013/04/16

Laisse-moi tenir ton jupon, j't'emmène visiter la couture....

La majorité ayant parlé à la toute dernière minute (merci Perline d'avoir départagé !), c'est par le jupon que je continue le Projet Grosses Manches. J'ai sauté des épaisseurs dans l'ordre d'habillage (corset et pantalon), mais ne vous inquiétez pas, j'y reviendrai. Je suis un peu trop prise pour me lancer dans de la corsetterie tout de suite et j'attends un bouquin sur le pantalon en plus, donc ça tombe bien.

Le blanc et le principe des couches
Dans l'imaginaire collectif de la recréation de costumes historiques (je ne pointe pas du doigt, jusqu'à ce que je me lance dans ce travail de recherche je faisais tout pareil), le jupon c'est en coton, ou éventuellement en lin, deux-trois plis religieuse et puis voilà. Éventuellement quelques volants de plus en plus larges au fur et à mesure qu'on descend. Le jupon blanc, ça reste une bonne pièce de linge, qu'on rencontre pas mal dans les vide-greniers ou autres brocantes. On en trouve une bonne proportion aussi dans les collections des musées (cf. ma petite collecte Pinterest), ce n'est donc pas faux - même si, à mieux observer les pièces conservées et les gravures de mode, il serait de bon ton de passer le cran au-dessus pour la décoration dès qu'on arrive dans des classes sociales aisées. Petits exemples :
Jupon d'été en linon,
La Famille, juin 1896
Housse de corset et jupon pour jeune fille,
Magasins du Louvre via
La Mode Illustrée,
février 1896
Jupons en finette et percale
La Mode Illustrée, juillet 1896
A regarder les légendes et les textes, les jupons de couleur blanche et en tissus de lin ou de coton (batiste et nansouk en tête, pour changer) se répartissent en deux sortes, "jupon[s] d'été" (cf. ci-dessus, à gauche) d'une part, et "premier[s] jupon[s]" (La Mode Illustrée, 23 juillet 1893), ou "petit[s] jupon[s]" (Courrier de la Mode, 1895) - dans le second cas, le jupon est toujours assimilé au reste de la lingerie :
"[...] tous les dessous, chemise et pantalon, et même cache-corset, et premier jupon, doivent être pareils."
Il y a donc du jupon de linge, qui va se retrouver (presque) au contact de la peau, et du jupon de dessus ! Autrement dit : plusieurs jupons superposés. Je profite, pour étayer la chose, d'un petit détour par le costume d'Arles - qui a l'avantage pour ma recherche de s'être fixé dans sa forme actuelle au tournant du siècle, soit sur les formes de la fin de ma période. Et on trouve assez facilement la liste de ses composantes, dessous compris - donc hop, un tour sur le site de Tradicioun et je me retrouve avec un nombre recommandé de trois jupons superposés, de plus en plus ornés à mesure qu'on s'éloigne du corps. Pour avoir par le passé tenté le silhouette Belle Epoque avec un seul jupon, je ne peux que confirmer : ça tombe trop droit, ça n'a pas de volume sans en mettre plusieurs jupons. (et trois, c'est pas mal)
Parmi la petite palanquée de jupons blancs du MET, une bonne partie présente clairement moins d'ampleur en bas que les jupons pas blancs. Des jupons de dessous... possiblement (ça peut aussi être un manque d'amidon par rapport à ce qui se faisait à l'époque, un tissu usé qui se tient moins bien...).
Car le blanc se porte aussi plus vers l'extérieur.
Jupon de batiste
Jupon de batiste,
De Gracieuse
, 10 juillet 1894
"Savez-vous que, tout doucement, on s’achemine* vers le retour du jupon blanc‘? Voici que, sous les robes du soir, on ne porte plus guère que le jupon demi-cloche en nansouk très légèrement amidonné. Vous pensez bien qu’on le rend aussi séduisant que possible, en y accumulant à profusion broderies et dentelles. Dans le bas, cinq petits volants sont de rigueur pour bien soutenir la robe; des entre-deux à jour les séparent, dans lesquels on passe un ruban de couleur assorti à la toilette ; on emploie pour faire ces volants, soit une fine broderie froncée, soit du nansouk uni, rehaussé d’une dentelle plus ou moins haute : le point de Paris convient spécialement à cet usage en raison de sa solidité qui lui permet de supporter l’empois sans en souffrir."
La Mode Illustrée, 31 décembre 1893
Le jupon dont il est question ici doit "soutenir la robe" et lui donner sa forme évasée (et encore, fin 1893 ça commence tout juste à s'élargir). Jetons à nouveau un oeil au jupon d'été en linon présenté plus haut : le bas est garni d'un haut volant à tête, lui-même pourvu de quatre ruches (bordées de dentelle pour la classe). Olé ! Ca en fait du volume tout ça ! Et avec de l'amidon en plus, l'ensemble doit avoir une solidité certaine. Idem celui tiré de De Gracieuse, à droite : trois épaisseurs de volants, et au-dessus, des entre-deux de tulle** fixés horizontalement (donc coutures horizontales qui raidissent le jupon dans sa largeur), etc.

La soie
Pantalon, années 1890, soie
metmuseum.org
Avant de partir dans des considérations de formes et de structure, parlons de l'autre versant, ce qu'il y a en dehors du blanc. J'avais déjà mentionné l'existence de linge de corps de couleur, et/ou de soie. Depuis, je suis tombée sur ce pantalon de soie survivant, à gauche, j'en profite pour le montrer ici (bientôt aussi, un post sur les pantalons), le linge de corps en soie ET coloré étant plutôt rare dans les exemples survivants.
Jupon de soie, fin XIXème
Abiti Antichi
De la soie pour les jupons, on en trouve en veux-tu en voilà. Soie unie bien sûr, fréquemment mentionnée :
"surah de couleurs tendres, brodés ton sur ton ou garnis de dentelles blanches, [...] le rose, le bleu ou le mauve [...]"
La Mode Illustrée
, 31 décembre 1893


"Le linge de soie (très recommandé aux victimes de la névralgie et du rhumatisme) se porte toujours beaucoup. On trouve ici encore « le jeu complet » en pongée ou en surah rose, bleu, jaune, vert-Nil, noir."
La Mode Illustrée, 14 juin 1896
Jupon de soie, France, fin XIXème
MET
Jupon de soie, 1875-1925,
MET
Jupon de soie moirée, 1890-1910,
National Trust

Mais les motifs ne sont pas en reste ! Soie écossaise...
Magasins du Louvre via
La Mode Illustrée, septembre 1893
Soie écossaise moirée, vers 1895
Corsetsandcrionlines
Magasins du Louvre via
La Mode Illustrée, novembre 1893
... et soie fleurie, façon "canapé de ma grand-mère" ou comme on trouve le terme dans les gravures d'époque, "Pompadour" (le terme se retrouve fréquemment dans les magazines) - motifs floraux dans des tons pastels à-la-le-dix-hutième (on pourrait écrire des volumes sur l'historicisme et les éternels rococo-revivals de la mode).
Soie "de fantaisie"
La Famille, mai 1896
Vers 1900
MET
Soie rayée, vers 1900, USA
MET
Un mention spéciale pour les soies rayées. Malheureusement pour nous le top de la mode c'est la soie pékinée ou le taffetas, en noir et blanc. Et ça, je cherche encore et toujours à en trouver. Je commence même à songer à vendre un rein, mais soit le cours du rein a considérablement chuté, soit du pékin de soie noir et blanc, ça ne se trouve juste plus sur le marché***.
"Nous avions parlé de la lingerie de couleur qui embrassait tous les dessous, depuis la chemise jusqu'au petit jupon; maintenant la batiste ou le linon semble vulgaire. Le corset, qui se fait en soie, exige le jupon pareil. Le noir et blanc, très en faveur, se voient beaucoup dans cet assemblage du coquet corset en pékiné de satin noir et blanc et du jupon eu même étoffe, garni dans le bas d'un double volant en dentelle noire et blanche ou de deux volants plissés en mousseline de soie."
Le Courrier de la Mode
, 1895
Fin XIXème, soie, Le Bon Marché,
MET

Le jupon rayé semble être une pièce assez classique des ce modèle étiqueté Le Bon Marché. Les rayures horizontales sur les volants sont des bandes de velours. Appliquées ou tissées avec le fond blanc ? Impossible à dire, mais le même procédé était (difficilement) visible sur une jupon de la même période exposé à Balenciaga.
Vers 1890, étiqueté "Made in Paris"
National Trus
Une petite référence quand même, en 1893 (toujours dans La Mode Illustrée), à des rayures de couleur : "[l]es teintes opalines, les reflets irisés des larges rayures roses, bleues, jaunes, vertes", et un bout de jupon très semblable à celui-ci (qui est malheureusement plus tardif) en ocre et blanc aperçu au Musée de Faucigny. Et puis les rayures roses et blanches à gauche, on trouve donc aussi un peu de couleur dans les rayures. Couleurs claires par contre.
1880-90, USA
MET

La laine
Les jupons blancs et les jupons de soie, c'est très bien pour l'été, mais arrive l'hiver, que porte-t-on ? De la laine, et surtout, du mohair. Voui madame.
"Le jupon-clochette [...] fait en soie de fantaisie (69 francs) et en mohair (28 fr. 50)"
La Mode Illustrée
, 9 avril 1893

"
En ce moment, les jupons de soie couverts de dentelles et de falbalas, sont un peu abandonnés pour ceux d’un genre plus pratique et mieux approprié à la saison. On en fait beaucoup en lainages de fantaisie et beaucoup aussi en mohair gris clair."
ibid., 12 septembre 1893
Vers 1890
Et le magazine de conseiller de réutiliser une ancienne jupe de laine comme jupon, en la garnissant simplement de quelques volants de soie dans le bas (en plus, c'est économique).
Laine, vers 1900, USA,
MET
L'avantage du mohair, c'est que c'est à la fois chaud et très léger. Mohair uni la plupart du temps, même si on trouve aussi du lainage "de fantaisie" comme ce petit bijou de flanelle, à gauche.
Dans la laine, on trouve aussi tout ce qui est jupon tricoté et/ou crocheté, que ce soit le jupon entier, ou simplement la bordure comme sur celui présenté à droite.

J'ai hésité à séparer mon jupon en un post théorique et un pratique comme je l'avais fait pour la chemise, mais finalement j'en suis arrivée ici à un point où je peux m'arrêter de façon logique. Je garde ce qui touche à la forme, à la structure et à la décoration pour le prochain post, avec la mise en pratique.
Les plus observateurs auront remarqué l'apparition d'un onglet "PGM" en haut du blog. Pour le moment il s'agit juste d'un lien sur le tag Projet Grosses Manches, le jour où j'ai un peu plus l'énergie je vous fais un joli sommaire, promis.

*les prédictions des magazines de mode, pour ce que ça vaut... ;)
**sauf si je me suis plantée dans ma traduction du Néérlandais
***en d'autres termes, toute personne lisant ces lignes et sachant out rouver du taffetas ou du pékin rayé noir et blanc, même pas forcément en soie (tant que ça ne saute pas aux yeux), je lui envoie un pot de pâte à tartiner maison-aux-noisettes-bios-du-jardin ! Et mon éternelle gratonnaissance !

6 commentaires:

  1. Merci pour ce post, je le trouve très intéressant. Et je trouve aussi souvent dans les magazines anciens les jupons de couleur alors je ne peux qu'approuver !

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  2. Merci pour cet article, j'ai dû le survoler parce que je suis au boulot, mais j'y reviendrai. :-)

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    1. C'est juste la première partie, la suite sera un peu plus touffue :)

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  3. "soit du pékin de soie noir et blanc, ça ne se trouve juste plus sur le marché"

    Il devient urgent d'avoir notre propre TARDIS.
    Sérieusement. Ca pourrait résoudre beaucoup de problèmes du genre.

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    1. Oui mais comme dirait ce bon vieux Rumpel "All magic comes with a price !" et autant rencontrer le Docteur oui, autant les aliens toussa toussa... moyen. J'ai moyennement envie de mettre ma vie en danger pendant que le monde entier fait n'importe quoi autour de moi.

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