2013/02/25

Le trousseau


Aujourd'hui, j'ai reçu mon nouveau prééésssssieux, la reliure de 1894 de La Mode Illustrée, le volume qui me manquait encore pour mon projet. Et en le parcourant en quête de chroniques modes qui parlent de lingerie, je suis tombée sur quelque chose que j'ai cherché en vain dans les autres volumes de la période : une colonne parlant de la constitution d'un trousseau ! Alors bien sûr, ce ne sont que des conseils, que la rédactrice elle-même relativise en conseillant à chacune d'adapter à sa bourse et à sa position, mais ça nous donne quand même un ordre de grandeur.
Il faut garder en tête que le linge de corps, c'est ce qu'on change, ce qu'on lave souvent. Les robes, ce qui va dessus, c'est brossé, épousseté à chaque port, éventuellement détaché ou exceptionnellement lavé.
"Aujourd'hui comme jadis, il est bon d'avoir très peu de robes, car aujourd'hui, plus encore que jadis, la mode se transforme rapidement [...]. La toilette d'une femme à Paris - j'entends d'une femme ayant une fortune moyenne, - se compote pour chaque saison d'une robe de chambre, endossée au sortir du lit - d'une robe d'intérieur - d'une robe consacrée aux sorties matinale - d'une robe de visites ; je passe sous silence les robes destinées aux dîners et réunions du soir, qui représentent le superflu et que chacune s'accorde, ou se refuse, suivant que son budget est plus ou moins élastique."
La Mode Illustrée, 8 octobre 1893
Je vous garde les détails croustillants de la constitution de ces robes pour quand j'en arriverai à ces épaisseurs-là. Je note simplement que la robe de chambre et la robe du matin, on les voit assez peu reconstituées alors que le texte leur accord une importance au moins égale à celle des robes de soirées. Je dis ça je dis rien...

A côté (ou plutôt en-dessous) de ça, nous avons :
Chemises de jour et pantalons pour jeunes filles,
Modèles des Magasins du Louvre
La Mode Illustrée, février 1895
"Continuons l'énumération des objets indispensables dans un trousseau : chacun sera libre d’en augmenter ou d’en diminuer le nombre, comme aussi de donner à ces objets un degré d’élégance supérieur à celui que j’indique. Si l’on m’en croit on préférera les chemises très simples, pour le cas où l’on choisirait ces chemises en madapolam.
Chemises en madapolam avec légère broderie : 3 fr. 50. Chemises en shirting à plastron feston et œillets brodés : 3 fr. 15.
Les chemises en toile de fil ne se font plus guère que sur commande, et leur prix est des deux tiers plus élevé que celui des chemises en madapolam ou bien en percale.
On choisira une douzaine (au moins) de chemises de nuit en madapolam, avec jabot et poignets festonnés, au prix de 5 fr. 90 pièce; les camisoles assorties (une douzaine) à 4 fr. 50; il y a même aux magasins du Louvre des chemises de nuit en madapolam, à 3 fr. 60 et les camisoles assorties, à 2 fr. 35.
Une douzaine de pantalons en madapolam festonné, à 2 fr. 95 ou 2 fr. 45 pièce; au même prix, la forme arrondie, garnie de volants festonnés.
Quatre corsages de dessous en percale, festonnés, à 2 fr. 90; unis, à l fr. 45.
Six jupons de dessous à 1 fr. 85 - ou 2 fr. 35 - ou 2 fr. 90."

La Mode Illustrée, 18 février 1894
Et de préciser en outre :
"On calcule - en moyenne - que l'on use environ trois chemises par an."
Et de conseiller, plutôt que d'investir dans un gros trousseau, de renouveler par six pièces tous les deux ans - parce que trop de linge "loge[rait] difficilement dans les armoires exigües des appartements de Paris".

Le nombre de chemises n'est pas précisé, mais au vu des douzaines de pantalons, camisoles et chemises de nuit, une (bonne) douzaine me semble... raisonnable.
Beaucoup de mentions de "festons", "feston et oeillets brodés" me semble correspondre assez bien à de la broderie anglaise. C'est la première fois que je vois mentionné le shirting, et le madapolam ne m'avait pas sauté aux yeux non plus par son omniprésence jusqu'ici - contrairement au nansouk et à la batiste. Faut-il en déduire que le trousseau qui s'adresse à une femme "de fortune moyenne" n'a pas tout à fait le même public cible que les gravures dernier cri présentées chaque semaine, qui seraient destinées à une clientèle plus aisée ? Ca reste une supposition, mais ça ne ma paraît pas complètement absurde - mettons ça en parallèle avec les magazines de mode actuels, où un shooting nous présente des marques bien chères, et un article plus loin nous indique comment nous faire une garde-robe avec trois basiques et quelques accessoires...

Ca ne va sans doute pas révolutionner mon projet (je ne me vois pas me faire 12 camisoles/cache-corsets de la même période), mais le mettre en perspective un peu.

Addenda : je précise, vu que la question m'a été posée. Le texte décrit la constitution d'un trousseau de mariage, et je n'ai inclus que ce qui concernait le linge de corps. Sont également mentionnés le draps, les serviettes de toilettes, le linge de table et le linge d'office (nappes, serviettes, torchons...).

4 commentaires:

  1. C'est super intéressant. On découvre là tout un pan de l'économie domestique : la gestion patrimoniale de la garde robe !

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    1. Sujet passionnant s'il en est, dans lequel je n'ai que plongé le bout d'un orteil timide :)
      Je ferai sans doute aussi une série de posts sur la remise à la mode et le réemploi de robes, mentionné dans beaucoup de texte.

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  2. Qu'est-ce que c'est "une robe d'intérieur"? Est-elle comme une teagown, pour étant vue en la portant (j'espère que c'est logique), ou un robe pour le matin, dans laquelle on ne serait jamais vue dehors la famille?

    Je me pose le question si "madapolam" est le nom propre pour le coton lourd que je vois frequentement dans le linge du milieu au bout de la siècle ...

    Mon conclusion regardant le public cible est que les gravures sont ambitieux, lesquelles la lecteuse imagine quand elle fait ses vêtements propres et s'efforce d'imiter de façon peu. On doit savoir ca qui est le dernier cri avant que l'on peut faire une approximation !

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    1. Il va falloir que je relise le paragraphe - il y a une description des robes. Je pense que c'est plutôt une robe sobre portée en présence de la famille seulement - une "tea-gown" me semble faire partie du "superflu".
      Pour le madapolam, difficile à dire sans avoir d'échantillons d'époque sous les doigts (et le feuilles d'échantillons, ce n'est pas ce qu'on fait de plus courant). Ca pourrait être du calico aussi...
      Ton analyse sur la cible des gravures et des textes me paraît très juste ! (et ça marche aussi pour des magazines modernes)

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