2012/08/01

Les 7 péchés capitaux du costume dix-huitième

Madame Monsieur, je ne suis pas contente. En fait, je vais même créer un tag « Madame Pas Contente » - parce que je suis souvent pas contente.
Je ne sais pas qui est le responsable, pour cette fois. Mais je vais quand même le dire, parce que ça m'a défrisé le cocker. Je m'explique.
Attendant entre deux trains dans une quelconque gare d'une grande ville française, je me suis dit, dans un élan de flemme, que j'allais m'acheter un peu de lecture pour me divertir passivement pendant le trajet. Plutôt que faire quelque chose d'utile, comme bosser mes cours ou, je sais pas, préparer un billet de blog. Ce que je fais actuellement, preuve que j'ai loupé ma tentative de glande.
Donc je me dirige vers une enseigne rouge de référence, je fouille (un moment) pour trouver (au fond, à hauteur d'elfe, sous plein d'autres) le magazine Moyen-Âge – paraît qu'y a des chouquettes chemises dedans. Je regarde l'engin, et paf ! Voilà que me saute aux yeux , en quatrième de couv', une pub pour un PREMIER MARCHE DE L'HISTOIRE (en majuscules - pas de bol, pas dans ma région). Ouais, cool, de l'Histoire ! Vivante ! Avec des gens en Costumes ! Historiques !
Truc
BUG !
Je ne m'avancerai pas sur les autres personnages, mais la petite Perrette là, elle est rigoureusement pahisto, et quand même, si les pubs pour un marché de l'HISTOIRE pouvaient éviter de ressembler aux clichés de mauvaises récréastitutions Disney, ce serait bien. Du coup, hop, j'en profite : comment faire du Playmobil 1750 !
(J'utilise le terme de corsage plutôt qu'un terme d'époque parce que je n'ai pas réussi à identifier quel type précise de vêtement Perrette est censée porter. La faute au photomontage qui cache tout. Ou pas)

Une petite erreur de taille

Mademoiselle Perrette (prénom arbitrairement choisi au pifomètre sans aucune animosité envers les Perrette, les vraies) porte visiblement un corsage qui a été baleiné et cartonné à mort pour donner la forme conique XVIIIe (je salue quand même l'effort de ne pas avoir fait de pinces sous-poitrine). Mais le corsage n'ayant pas de possibilité d'ajustement, il ne tient pas très bien Mademoiselle Perrette, dont les atouts se carapatent vers le bas, tandis que l'encolure au-dessus godaille sur les côtés. Je gage que ce n'est pas très confortable en plus. On en retient que 1° le corsage est trop grand, 2° un corps baleiné auraient remis les atouts de Mademoiselle Perrette à leur place. Eh oui, les dessous, les dessous, toujours les dessous, lalala...

Ciel, mon tissu !

Au début, il ne m'a pas choqué. En même temps, je suis très myope. Ca m'a sans doute sauvée de l'infarctus. Non, le tissu n'est pahisto. Il ne fait même pas illusion. Il crie, que dis-je, il HURLE le tissu d'ameublement cuvée 2012 à plein nez. Je me dis, en voyant la ravissante cafetière, que les publiciteurs ont du vouloir évoquer la fameuse chocolatière de Liotard. Oui, d'accord, elle est en orange. Mais non, en 1750, les motifs floraux en ressemblent pas du tout à ça, ils sont stylisés, géométriques, fantaisistes, PAS réalistes. Et pas imprimés en camaïeux d'une même teinte. Accessoirement, quand il y a motif, les pièces sont coupées pour le mettre en valeur et le disposer harmonieusement sur la silhouette. Là, comment dire... non.

Coup double sur la doublure

Je ne sais pas comment l'annoncer sans faire le désespoir de toutes les petites cousettes si fières de leur jolie doublure sans aucun point apparent... Oubliez. Oubliez les doublures modernes où l'on assemble vêtement et doublure pour les retourner ensuite comme un gant. Oubliez au passage, pour votre propre confort, les doublures en synthétique. Oubliez, pour le caractéristique, la doublure bien blanche. La doublure, au XVIIIe (et au XIXe aussi, tant qu'à faire), s'applique pièce par pièce. Beaaauuucoup plus pratique pour faire des modifications ultérieurement. Et tant qu'à faire, on y utilise très souvent des tissus de réemploi, des petits bouts qu'on pièce. Rayures, imprimés divers, tout y passe, on ne laisse pas perdre !
Au passage, Mademoiselle Perrette, même au XXIe siècle, il y a des parementures pour qu'on ne voie pas la doublure...

La manche louche

Elle est presque cachée, la fourbe, et d'ailleurs, le bord de la manche du corsage est cachée, lui. Mais cette manche de chemise ? Longue ? Qui dépasse ainsi ? Même quand la mode passe des manches au coude ou ¾ à des manches longues dans les années 1780, la chemise garde des manches relativement courtes – plus ou moins au niveau du coude, voire plus haut. La petite bande de dentelle... Les dentelles aux manches des chemises, on en voit. Cousues et décousues (parce qu'on ne peut pas les laver comme la chemise), et aux bras des Madame Du Truc, dans l'emmanchure des robes à la française, par exemple. Range ta dentelle, Perrette !

J'en pince pour les pinces (ou pas)

Oui bon, ils n'ont pas fait de pinces courbées sous les seins, c'est bien ! Mais non, pas de coutures droites à cet endroit non plus. Si le corsage devait s'arrêter au niveau de cette couture, il y aurait pour couvrir le corps baleiné sur le devant soit un pièce d'estomac (indépendante et épinglée sur le corps avant que l'on ferme le corsage), soit des compères (attachés au corsage mais sous les bords, de façon à donner l'illusion d'une pièce d'estomac. Et sinon, le corsage peut aussi se fermer simplement bord à bord sur le devant (solution un peu plus tardive).

Cachez ce lacet que je ne saurais voir

Ah lui, lui, LUI ! Un multi-péché-capital à lui tout seul. D'abord, il est moche. Un lacet noir sur un corsage orange, si ce n'est pas un élément de design soigneusement planifié, c'est moche. Ensuite, il est lacé en X, ou laçage croisé. Pour ceux qui arrivent après la bataille passionnante discussion, on peut lacer en X, avec deux longueurs de lacet qui se croisent, ou en Z, avec,un seul lacet qui va et vient, et des œillets parfois décalés (pour éviter que les deux parties lacées ne se décalent). Le laçage en Z est largement, phénoménalement majoritaire dans l'histoire du costume. Le laçage en X apparaît au XVIIIe siècle, mais uniquement pour des laçages décoratifs ou sur des costumes fantaisistes (portraits en « bergère » où l'on ne sait pas très bien s'il s'agit d'un élément pseudo-folklorique ou d'une invention du peintre). Dans tous les cas, le laçage en X, ça consomme plus de ruban, c'est pour les prout-prouts et ça se montre ! Pour tout ce qui es utilitaire (comme par exemple : fermer le corsage d'une domestique), c'est le laçage en Z qui prévaut.*
Oh attendez, j'ai dit fermer le corsage d'une domestique ? Mais pourquoi s'embêterait-elle avec un laçage, la pauvrette, quand une série d'épingles fait tout aussi bien le boulot, avec une dose d'ajustabilité en plus, moins de travail et dans trouer le tissu ? Eh oui, des fois (pas mal de fois), l'histo c'est plus simple.

Capillo-traction

Si Mademoiselle Perrette faisait du cinéma, elle serait la vedette ! Pourquoi ? Parce que dans l(a plupart d)es films historiques, l'actrice principale se reconnaît à sa coiffure moderne au milieu de figurantes correctement coiffées (petit traumatisme sur Sherlock Holmes 2, pour ma part). La décoloration, la permanente... toutes ces choses si typiquement MODERNES... qui me choqueraient beaucoup moins si elles étaient modestement couvertes par la coiffe de notre Perrette, comme il se doit pour une jeune femme comme il faut. Ca ne demande pas un gros effort, et le costume y gagne à peu près 150 points de crédibilité. Juste avec un peigne et deux épingles à cheveux.

C'est dommage, car notre Mademoiselle Perrette évite quand même toute une palanquée de poncifs du déguisement XVIIIe : le caniche blanc sur la tête, la mort par étouffement sous des plumes d'autruche, la crinoline ronde... Je salue l'effort méritoire pour s'approcher de la silhouette d'époque, le tablier tenu par des épingles, la présence d'une coiffe ! Mais comme je l'ai dit ailleurs, je trouve que les institutions, publiques ou privées, qui se mêlent de faire de l'Histoire pour le public ont le devoir de le faire bien et de ne pas continuer de colporter des images de déguisements hérités de la fin du XIXe et du XXe siècles..
Alors oui, Perrette est forcément un prétexte. J'en profite pour revenir un peu sur le mécanisme d'évaluation d'un costume (auquel nous nous livrons tous, plus ou moins consciemment). Quand j'ai vu cette pub, les cheveux de notre Perrette m'ont sauté aux yeux. Idem pour le lacet. J'aurais sans doute beaucoup moins cherché de poux à notre charmante demoiselle si les apparences de l'historicité avaient été respectés. Mais une fois que l'attention est attirée par un gros gyrophare pahisto, on creuse, on cherche les petits détails, on essaye d'évaluer l'ampleur de la catastrophe. Et quand on tombe sur un point qui nous fait douter, on se documente, on cherche à savoir... et on débusque encore plus de pahisto. Y compris chez soi-même. On se puristifie avec le temps, on a envie de refaire/brûler tous ses vieux costumes. Et surtout, surtout, on aimerait qu'on offre au public, costumiers ou non, une version un peu plus exacte de la réalité historique. En d'autre termes, on voudrait que ça progresse, tout ça. Et que Perrette, elle ressemble à ça (costume de la très très très talentueuse Alisa de Munich Rococo).

Et oui, j'ai toujours un article à faire sur la chemise, mais je suis tombée sur beaucoup plus d'informations que ce à quoi je m'attendais, j'ai quelques petites (ou pas petites) choses à remettre en cause donc... ça va venir, mais moins vite que prévu.

*Correction, on a trouvé des laçages en X sur des belles dames florentines peintes par Ghirlandaio vers 1490. Le débat continue mais pour cette période, clairement, j'éviterais à tout prix le laçage en X !

3 commentaires:

  1. Oh comme c'est bizarre maintenant je me pose 2 questions :

    1 - les autres costumes sont-ils aussi "pashisto" ?

    2 - pourquoi n'y-t-il qu'1 femme sur les 7 personnages présents ? (cela ressemble méchamment à un "event" de cosplay-sf où les armures et autres robots ont une meilleure côte que les plus beaux, plus longs, et plus difficiles à faire, costumes féminins !)

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    1. 1. Comme dit, je suis moins experte dans les autres costumes représentés mais j'ai de gros doutes sur les deux pirates sur la droite niveau historicité (le pirate le plus à gauche est super chouette comme pirate piratoïde ceci dit !).
      2. Clairement, le choix s'est fait sur des costumes qui claquent et une jolie fille, il faut bien vendre. Et des costumes bien reconstitués mais pas assez jemelapète, ça doit passer à la trappe dans ces cas-là, au profit des clichés de l'imaginaire (chevalier, pirate, légionnaire...). Pour le ratio femme-homme... je sais pas. Peut-être que le public visé est un public de grands enfants qui ont envie de jouer au soldat grandeur nature, et que pour l'agence de comm' qui a fait ça, ce public est masculin et intéressé surtout par le côté rêve du cliché, plutôt que par l'exactitude historique et la recherche ? (Je ne dis pas que ça correspond à la réalité, juste que ça me semble être la cible à laquelle ils pensaient)

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  2. ne cherchez pas la petite bête dans une pub qui se veut racoleuse avant tout , le marché de l'histoire vaut bien mieux que cela, on y trouve certes absolument de tout niveau qualité de l'ecellent au déguisement, énormément de médiéval (du vrai au fantastico machin) avant tout mais ça vaut le coup d'oeil croyez moi, et je suissur que vous y trouverez quand même votre bonheur au détour d'une allée ... amicalement

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